... et fait naître la paix pour l'avenir
Ouradour,
mes parents l'ont visité et en ont gardé des photos dans l'album de famille. Souvent, enfant, je sortais nos albums et j’admirais les images en sépia ou en noir et blanc de mes ancêtres habillés à la mode d’un autre temps. Ces photos de ruines, d’une voiture rouillée, d’un village abandonné me mettaient chaque fois mal à l’aise… Quels étranges souvenirs au milieu des visages que je connaissais par cœur. En quelques mots rapides, ma mère m’avait expliqué. Me reviennent « massacre », « guerre », « tous morts ». Les cours d'histoire au collège m'ont appris factuellement ce qu'il s'y était passé. Leur vision me donnent toujours un relan de tristesse et de morbidité.
Dernièrement, un téléfilm porté par une pop star annonçait une « reconstitution romancée ». Je l'ai regardé, toujours questionnée par la part du romanesque et de l'historique. Évidemment, on s’attache à ce petit village tranquille, aux personnages et aux héros. Évidemment, la trame est cousue de fils blancs. Évidemment, on connaît la fin. Voilà un joli téléfilm qui permet à la jeune génération de découvrir ce qui résonne dans le nom « Ouradour-sur-Glane ».
Mais le plus émouvant arrivait après. Un reportage présentait la mémoire de ce massacre portée par les descendant(e)s. Comment, d’une telle horreur, un village renaît à quelques centaines de mètres du massacre ?
Comment les quelques survivants ont continué de mener leur vie ?
Comment leurs enfants ont grandi dans les silences avec les ruines pour décor ?
Comment les souvenirs ont finalement trouvé des oreilles et des micros pour leur rendre une place dans leur histoire commune, dans notre histoire à tous ?
D’abord, les quelques survivants ont délivré des bribes, certains ont choisi le silence. Ils ont tenté de mettre en sourdine ces images, ces bruits, ces odeurs qui tournaient en tête. Ils ont cherché les mots pour raconter l’horreur à leurs proches qui avançaient innocemment dans la vie. Ou ils y ont renoncé pour les protéger, pour se protéger.
Un premier procès, une dizaine d’années plus tard, leur a permis de témoigner (et de les enregistrer), mais voir les accusés libérés semblait les condamner tous au mutisme... Épargnés par ce passé monstrueux, caché par un tacite silence commun pendant des années, enfants et petits-enfants n’ont pourtant pas grandi innocemment. Les colères fulgurantes, les regards perdus, les lourds silences de leurs parents les ont profondément questionnés, parfois blessés… Il est bien difficile de grandir dans le tabou d’un deuil collectif fantomatique.
C’est un procès en Allemagne qui libéra la parole des témoins, après presque 40 ans d’une vie qui tentait d’être « normale ». Toute la mémoire de ce village disparu a soudain refait surface, avec toute la douleur de l'horreur à jamais dans leurs cauchemars. Les enfants devenus adultes étaient prêts à entendre. Les micros sont revenus mettre à jour cet épisode tombé dans l’oubli. Les anciens ont alors confié le poids de leur peine, la frayeur de la monstruosité, le souvenir des disparus mais jamais le goût de la vengeance. Bouleversés, leurs entourages ont reçu ces souvenirs touchant leur histoire de famille et l'Histoire comme un patrimoine précieux. Depuis, ils œuvrent au devoir de mémoire "pour que cela n'arrive plus jamais". De l’autre côté du Rhin, d’autres familles ont découvert le passé secret de leur grand-père et apprennent à se construire avec cette révélation. Des deux côtés du fleuve, les descendants ont compris qu’il est plus important de bâtir la paix que de cultiver la rancœur. Les descendants des victimes et des bourreaux se rencontrent autour des réchapés qui témoignent encore. Leur seul objectif reste pour tous qu’une telle horreur ne se reproduise jamais et pour cela, ils racontent.
Je garde l'image de cette jeune femme, seule survivante du groupe des femmes et des enfants enfermés et brûlés dans l’église. Elle avait fui par un vitrail cassé après l’explosion de la caisse de poudre et avant la mise à feu du bâtiment. Elle portait sur son visage les traits de son humanité détruite et n'a raconté qu’une seule fois ses souvenirs, lors du premier procès, péniblement, avec une voix brisée... Seul son témoignage oral enregistré à cette occasion inscrit dans la mémoire collective le souvenir de ce qu'il s'est passé ce jour-là dans leur église. Sans elle, le souvenir des derniers instants volés à des femmes et des enfants serait tombé dans l’oubli. Malheureusement, elle n'était plus là au moment où le monde était prêt à l’écouter, 40 ans plus tard.
Ce reportage a eu, pour moi, un effet de loupe quand à mon attachement à mon activité de biographe : garder la trace des souvenirs pour les générations nouvelles et à venir.
Mon métier s'inscrit là... dans ce que les prochaines générations pourront cultiver sur le terreau de leur histoire de famille, ce qu’elles décideront de cultiver pour elles-mêmes, pour leur entourage et pour le monde de demain. Que nos racines aient été solides et chaleureuses ou fragiles et abîmées, nous avons tous un passé avec/contre lequel se construire.
Ne leur offre-t-on pas un merveilleux cadeau en leur laissant en héritage une mémoire, un patrimoine, un livre dans lequel elles découvriront les joies et les épreuves de leurs aïeux, leur permettant de se construire une vie inspirée ou différente ?
À l’heure où les jeunes générations se poseront des questions, où elles en auront la curiosité, où elles auront besoin de se replonger dans leurs racines, elles trouveront dans ces livres des collections de souvenirs et des photos qui témoigneront de leur passé et qui éclaireront leur avenir.
article 100% intelligence naturelle, donc produit après pas mal de temps d'écriture ... Merci pour votre lecture!
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