Cet objet trônait dans le hall d'escalier du petit immeuble où le capitaine de gendarmerie logeait sa famille et d'autres familles de gendarmes. Personne n'y touchait, mis à part son père et ses confrères lorsque leur chef cherchait à les joindre en urgence...
Cet objet revêtait une grande modernité pour cette raconteuse qui avait grandi dans un quartier pauvre de la ville. Peu de familles pouvaient s'en offrir un et payer l'abonnement pour l'utiliser.
Tous les enfants de la résidence savaient qu'il leur était formellement interdit de jouer avec.
Un jour que sa mère l'avait laissée seule dans l'appartement pour une sortie rapide en ville, une voisine toqua à sa porte. Cette dame qu'elle croisait tous les jours lui demanda si ses parents étaient là. La jeune fille, qui avait l'âge de préparer le Certificat d’Études, lui répondit qu'il n'y avait qu'elle.
« Le téléphone, quelqu'un cherche à joindre votre famille ! Allez-lui répondre ! »
En avançant vers cet étrange objet qu'elle n'avait jamais pris en main, elle repensait à l'attitude de son père quand il répondait à son chef. Le combiné près de l'oreille, il disait : « Allo ? Oui. Non. Oui. » Une fois « oui », une fois « non ». Ce ne devrait pas être si compliqué de faire face.
Peu sûre d'elle, la sensation de transgresser la grande règle des papas gendarmes, elle prit le combiné avec délicatesse et le porta à son oreille.
« Allo ?
- Allo...
La voix de femme lui était inconnue.
- Vous êtes la fille de Mr XX ?
- Oui...
Elle avait dit son « oui », la suite serait logique.
- Je suis votre cousine XX. Nous aimerions passer vous rendre visite dimanche. Pourrions-nous passer ?
- Non.
Elle ne connaissait pas cette dame et, de toute manière, la règle de conversation était simple « oui », « non », « oui », « non »... Tant pis pour cette cousine !
- Ah... Vous direz à vos parents que j'ai appelé !
- Oui.
La jeune fille raccrocha soulagée de ne pas avoir cassé le précieux objet et d'avoir su tenir une conversation au téléphone.
Sa mère, en revanche, était catastrophée quand elle rentra...
Quelle cousine ?
Quel nom ?
La jeune fille ne savait plus lui dire qui avait voulu leur rendre visite... Impossible d'appeler les standardistes des centraux téléphoniques pour rappeler cette mystérieuse cousine sans connaître son identité. Elle voyait sa mère s'inquiéter de l'impolitesse qui avait été faite à un membre de la famille, qui plus est assez aisée pour s'offrir un téléphone !
Il fallut quelques mois et des visites de cousins pour trouver l'identité de cette lointaine interlocutrice ! Celle-ci ne leur en tint pas rigueur et comprit combien ce coup de fil avait été déstabilisant pour une jeune fille qui n'avait jamais décroché un combiné.
Aujourd'hui, cette jeune fille a quelques rides. Ce souvenir raconté 70 ans plus tard la fait toujours rire... Quelle logique on peut avoir enfant quand on observe les adultes !
Elle qui avait eu peur de décrocher le combiné voit ses petits-enfants accrochés à leurs téléphones ! Oui, elle veut leur témoigner qu'avant on avait vécu sans téléphone. Il ne s'agit pas de dire que c'était mieux. C'était ainsi... Une autre époque, une autre vie...
Partager ses souvenir, c'est éclairer le passé et témoigner pour l'avenir.



