"Que vais-je bien pouvoir vous raconter? J'ai été opératrice au téléphone, et alors?"
Et alors?
Ce "petit métier", souvent tenu par des femmes, raconte un monde où pour entendre la voix de ses parents, de ses enfants, de ses amis, de ses clients, ce n'était pas une affaire de deux secondes sur un écran de portable.
Ce "petit métier", inconfortable et assourdissant, est une loupe sur les relations sociales de l'époque.
"A l'heure, où vos petits-enfants vivent dans une normalité où tout (ou presque) est accessible du bout des doigts sur un écran, ils ne s'imaginent sans doute pas comment on communiquait avec un téléphone fixe, quand on avait la chance d'en avoir un! Votre témoignage peut leur permettre de réaliser à quel point leur évidence est le fruit de décennies d'évolution modifiant les relations sociales "
L'entretien éclairant cette carrière dans les télécommunications, débutée juste après la guerre, jusque dans les années 1980, a permis d'écrire un chapitre sur l'évolution des outils de communication comme celle des conditions de travail. Il témoignera auprès de ses petits-enfants d'une société qui a vécu sans portable et qui ne connaissait pas les "week-ends". Sans doute, s'en sentiront-ils chanceux...
(extrait)
"Je m’occupais de mettre en relation les abonnés marseillais avec leurs interlocuteurs habitant en dehors de la ville. Nous, les opératrices, nous portions un casque d’écoute, nous nous tenions assises sur des chaises hautes, face à un grand tableau de trous numérotés. Chacun d’eux correspondait à la ligne d’un abonné. Quand un abonné décrochait son téléphone, une lumière s’allumait. Nous y branchions un câble pour écouter la demande d’appel. Nous branchions ensuite l’autre extrémité du câble dans le trou numéroté du correspondant demandé. Cette salle était très bruyante, toutes les opératrices parlaient en même temps. Nos journées de huit heures étaient bien remplies, avec une seule pause de cinq minutes dans la matinée et dans l’après-midi. Nos semaines étaient bien chargées également, puisque nous travaillions du lundi au samedi ! En été, quand la chaleur nous étouffait, on nous offrait un verre d’Anthésite (sirop de réglisse) !..."
Être biographe, c'est entretenir une perspective entre le monde qu'ont connu nos raconteurs et l'évidence que connaissent leurs petits-enfants.
Écrire vos souvenirs, c'est occasionner un pont entre les générations.



