Le martinet dans le tiroir
Travaillant à la mise en page d'une biographie qui touche à sa fin, un passage relu déclencha dans mon esprit une association d'anecdotes. Telle une boule de flipper, cette image est allé trouver sa place dans plusieurs pages de biographies déjà réalisées. Dans mes souvenirs superposés, le visage et l'expression des raconteurs et raconteuses se révélaient similaires.
Toutes et tous m'ont évoqué avec douleur, colère et peur cet objet qui a hanté leur enfance : le martinet!
Je l'ai moi-même connu ce manche de bois regroupant une dizaine de lanières de cuir. Je n'en ai jamais ressenti ni les coups ni les blessures. Sa simple vision dans le tiroir de la cuisine m'inquiétait.
Mes raconteurs et raconteuses, pour certains, y ont "goûté", à leur grand malheur. En l'évoquant, une grimace de douleur leur revenait en même temps que le ressenti toujours vif. "Sur les cuisses! Je vous jure que je sens encore la brûlure des lanières!" La colère d'une punition injuste et brutale s'insinuait dans leur regard... Petits enfants agités devenus grands-parents, leur peine et leur colère ne se sont pourtant pas effacées.
Dans chacune de nos discussions, la malice est venue alléger le ton de la confidence. Enfants terrorisés, tant par l'objet que par la colère de leur parent, ils ont bien souvent fondé un groupe de résistance avec leurs frères et sœurs. Secrètement, l'un repérait la cache de l'objet maudit, un autre l'attrapait furtivement et le donnait à celui ou celle choisi(e) pour lui enlever une ou plusieurs lanières. A coups de couteaux ou par la force de la colère, une lanière de temps à autre ou toutes arrachées ensemble, l'objet scalpé ne devenait plus qu'un simple bâton de bois. La découverte de ce sabotage décuplait la colère du parent. Les enfants se doutaient bien qu'un autre martinet viendrait menacer leur tranquillité juvénile mais la satisfaction d'avoir intenté à la toute puissance de cette objet de souffrance les remplissait de joie et de fierté...



