Mr R. a écrit lui-même ses souvenirs, je l'aide à les mettre en forme. En les relisant ensemble, dans le paragraphe racontant ses vacances chez ses grands-parents au centre-ville d'Avignon, je lui demandai de m'expliquer comment ils pouvaient habiter un appartement intra-muros alors qu'ils étaient tous agriculteurs près de la Durance. "Avec l'âge, arrivés à la retraite, ils ont préféré n'avoir qu'un petit appartement. Ils nous y prenaient en vacances et nous sortaient promener en ville." Il se mit à sourire soudainement quand il se souvint avoir passé des jours à la fenêtre à regarder le "spectacle des inondations". Alors que la ville avait les pieds dans l'eau, et que ses parents au sec à la ferme s'inquiétaient de leur situation, lui et son frère se passionnaient de voir les barques passer, les pontons improvisés s'installer, les gens discuter depuis les fenêtres des étages. "Nous n'étions pas soucieux du tout! Nous ne manquions de rien et l'agitation inhabituelle de la rue occupait bien nos journées! Malheureusement, papa et maman sont venus nous chercher en barque pour libérer nos grands-parents..."
La semaine suivante, une page facebook de passionnés d'Avignon partageait une photo de cette même rue inondée. Une photo jaunie où les passagers montaient dans les barques avec prudence, où les chemins en planches de bois rasaient le niveau de l'eau boueuse, et quelques têtes sortaient des fenêtres aux étages (introuvable en bonne qualité, je vous en présente une autre dans une rue voisine). Cette photo a 90 ans et semble illustrer un temps si lointain, périmé, oublié.
J'ai réalisé que Mr R., témoin vivant de cette scène, me la racontait comme si c'était hier. Quelle chance avais-je eu de l'entendre me confier avec le sourire le souvenir de cette scène !
Une fois de plus, il se passe en entretien des fulgurances de souvenirs touchants que la mémoire avait sagement archivés. La rencontre du biographe et du raconteur éclaire des souvenirs endormis...




