« Depuis un bon moment, j’avais envie que mes souvenirs restent dans un livre pour qu’ils restent quelque part, à disposition de la famille, mais je ne savais pas que votre métier existait… »
Voilà ce que me dit Chantal alors que notre entretien de rencontre s’achevait. Elle avait commencé notre séance avec enthousiasme : « J’ai grandi avec ma grand-mère, ma mère, mes cousins alors j’en ai entendu des histoires sur notre famille ! »
Elle m’esquisse alors une vie complète passée dans la même ville, d’un minuscule appartement dans une rue très pauvre à un quartier résidentiel, les métiers des aïeux disparus, les destins contrariés, l’école d’autrefois…
Elle me raconte entre autre cette affaire qui traumatisa toute la ville. Son papa gendarme fut alors mobilisé des journées et des nuits, avec son vélo, pour retrouver cette jeune fille enlevée au bord de la route par un homme en 2CV, sous les yeux de deux agriculteurs. La ville anxieuse semblait la reconnaître partout, des indices semblaient ouvrir des pistes de-ci de-là et pourtant, tout n’était qu’impasse et impuissance. Son père resta très longtemps amer de ne pouvoir donner de réponse à la famille.
« Puis il y eut ce gars qui s’est suicidé et dont on dit qu’il était le coupable mais on ne saura jamais vraiment… Pauvre petite, on a retrouvé son corps deux ans après dans le Ventoux. Nous avions quasiment le même âge et cette affaire a marqué toutes les copines de ma génération ainsi que nos parents qui ont redoublé de vigilance avec nous. »
Un petit tour dans la presse d’époque raconte cette jeune fille qui rentrait chez elle, la 2Cv qui l’a bousculée, l’homme qui l’a attrapée alors qu’elle se débattait, les villageois au pied du Géant de Provence qui avaient renseigné un homme en 2CV perdu et paniqué. Puis vinrent d’autres articles sur cet ingénieur agronome mort sous un train dans la région parisienne, déjà inculpé pour des affaires de mœurs sur mineures et pour la tentative d’enlèvement d’une jeune fille quelques mois auparavant avec la même 2CV. Il était de passage dans la région au moment des faits et s’est suicidé quelques jours après. Et enfin, vinrent les unes de journaux qui relataient ce couple de randonneurs étrangers partis à la chasse aux champignons sur le Ventoux découvrant une petite chaussure de cuir et les restes d’un petit corps.
Aujourd’hui, les retraités natifs du département savent ce que représente cette plaque de marbre sur la route du Ventoux mentionnant le souvenir de cette petite fille et, tous, se souviennent de l’angoisse avec laquelle on avait surprotégé les enfants des années durant.
C’est ainsi que des années plus tard, Chantal, devenue maman d’une jeune femme, pouvait paniquer quand celle-ci ne lui répondait pas au téléphone. J’entends encore moi-même ma mère m’avertir que des messieurs pouvaient m’embarquer dans leur camionnette alors que je faisais du vélo dans mon quartier. « Quelle histoire exagérée ! » me disais-je du haut de mes 8 ans.
En écoutant ma raconteuse revivre ce souvenir, saisie du frisson de l’angoisse, je réalisais la marque au fer rouge que cette affaire avait laissée dans les esprits de cette génération.
N’est-on pas un peu plus indulgent face à ces recommandations anxiogènes et ces réactions anxieuses quand on connaît le terrible souvenir qui leur souffle encore la peur malgré les années passées ?
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